Cent dix ans : c’est le temps qu’il a fallu pour que le cinéma s’impose comme « septième art » à part entière, bousculant une hiérarchie vieille de plusieurs siècles. Dès 1911, cette discipline, longtemps tenue à l’écart des honneurs, s’est frayé une place de choix au sein des arts majeurs. Non sans querelles ni résistances : l’étiquette n’est pas tombée du ciel, elle s’est forgée au fil de débats enfiévrés, opposant gardiens de la tradition et partisans d’un nouveau souffle.
Institutions, festivals, marchés professionnels… Tous ont fini par adopter ce classement. Un bouleversement : la perception du cinéma s’en est trouvée métamorphosée, aussi bien dans la façon dont le secteur s’organise que dans la reconnaissance symbolique dont il bénéficie. Ce changement de statut a modelé l’économie du cinéma, tout en redéfinissant sa place dans le vaste paysage de l’industrie culturelle.
Le septième art : une notion qui dépasse le simple cinéma
Le 7e art n’est pas qu’un faisceau d’images projetées dans le noir. Il s’inscrit dans la grande tradition des arts classiques : architecture, sculpture, peinture, musique, danse, poésie. Ce découpage, issu des réflexions esthétiques du XIXe siècle, situe le cinéma comme la synthèse vivante de ces disciplines. Si le cinéma est aujourd’hui considéré comme un art majeur, c’est qu’il orchestre lumière, son, rythme, récit et espace dans un langage inédit, immédiatement accessible à tous.
Ce qui distingue vraiment le cinéma art, c’est son caractère collectif. Réalisateurs, scénaristes, acteurs, techniciens : la réussite d’un film naît de la confrontation et de la coopération d’une multitude de talents. Cette dimension partagée a donné naissance à de nouveaux métiers, renouvelant sans cesse les approches, au carrefour des arts visuels, des arts de la scène et des arts médiatiques.
L’influence du cinéma septième art rayonne bien au-delà des salles obscures. Il façonne les débats, capte les mutations sociales, modèle l’imaginaire collectif. Son empreinte se prolonge dans la bande dessinée, le jeu vidéo, les séries, les arts numériques. Les frontières deviennent poreuses : le cinéma s’ouvre à d’autres médiums, s’approprie les technologies émergentes, et enrichit la palette des arts différents types.
Pourquoi le terme « septième art » a-t-il émergé au début du XXe siècle ?
Au début du XXe siècle, le cinéma n’a pas encore acquis ses lettres de noblesse. C’est alors qu’un critique d’origine italienne, Ricciotto Canudo, bouleverse la donne. En 1911, il forge l’expression 7e art et affirme haut et fort que le cinéma ne doit plus être perçu comme une simple prouesse mécanique ou un passe-temps populaire. Son manifeste des sept arts, publié en 1923, place le cinéma au sommet du système des arts, le présentant comme la synthèse ultime des arts plastiques et temporels.
Ce positionnement s’inscrit dans une longue réflexion sur la classification des arts. Dès le XVIIIe siècle, Charles Batteux propose une première liste, enrichie par la pensée de Georg Wilhelm Friedrich Hegel. Architecture, sculpture, peinture, musique, danse, poésie : chaque discipline y occupe une place définie. Canudo, lecteur attentif de Hegel, élargit la perspective en y intégrant le cinéma, soulignant sa capacité à conjuguer mouvement, rythme, image, son et récit.
Cette reconnaissance du cinéma art s’appuie sur une ambition théorique : élever le cinéma au rang d’art total, à la jonction des arts visuels et des arts de la scène. Le cinéma devient alors le miroir de son époque, mais aussi le creuset d’une modernité esthétique en perpétuelle évolution. En France, Louise Delluc, critique et réalisatrice, prolonge ces idées en défendant la légitimité du cinéma septième art dans le contexte artistique européen.
De la synthèse des arts à une révolution esthétique et technique
Le cinéma rassemble, fusionne et transforme les arts historiques : architecture, sculpture, peinture, musique, danse, poésie. Cette rencontre ne se limite pas à une juxtaposition, elle génère une véritable hybridation. Sur grand écran, la composition plastique emprunte à la peinture et au dessin ; le mouvement, hérité de la danse, s’exprime à travers le montage. Les sons, du plus subtil au plus spectaculaire, convoquent l’héritage de la musique et de la poésie. Ce dialogue permanent entre disciplines fait du cinéma art un terrain d’expérimentation et de brassage créatif.
L’arrivée de la technologie, incarnée par les frères Lumière, bouleverse les usages : lumière, profondeur de champ, travelling deviennent de véritables outils d’écriture. Le sonore, puis le numérique, démultiplient les possibilités. Les avant-gardes du XXe siècle, du surréalisme au cinéma expérimental, explorent de nouveaux chemins, dépassant la simple reproduction du réel pour inventer de nouvelles formes de narration.
Pamela Nicoli, spécialiste de l’image, insiste sur la capacité du cinéma septième art à s’emparer des innovations technologiques et à anticiper les évolutions des arts médiatiques actuels. Aujourd’hui, la réalité virtuelle et les interfaces immersives poussent encore plus loin cette aventure. Le cinéma interroge sans cesse ses codes, renouvelant la grammaire des arts visuels et des arts de la scène à chaque génération.
L’impact du septième art sur l’industrie cinématographique et la culture contemporaine
En France, le cinéma occupe une place de choix, considéré comme un bien partagé par tous. Une politique d’exception culturelle encadre la production et la diffusion des œuvres, portée notamment par le Centre national du cinéma (CNC). Ce dispositif défend la diversité des arts cinématographiques, soutient la création et accompagne l’émergence de nouveaux talents. Les ciné-clubs, véritables institutions, font le lien entre le public et les films, tout en préservant la mémoire vivante du cinéma art.
Le cinéma septième art est un levier culturel et économique de premier plan. Les écoles spécialisées, telles que l’ÉSI, forment chaque année une nouvelle génération de professionnels capables d’explorer toutes les dimensions des arts et de réinventer les langages audiovisuels. L’industrie française tire sa force de la variété de ses films et de la vitalité de ses festivals, portés par une politique ambitieuse.
Le paysage audiovisuel ne cesse d’évoluer. Les séries télévisées occupent aujourd’hui le devant de la scène, brouillant les lignes entre cinéma et télévision. Les plateformes numériques rebattent les cartes, modifient nos habitudes de visionnage, mais la force narrative du film demeure intacte. Dans ce contexte en perpétuel mouvement, la France continue de défendre une approche singulière, où la création reste indissociable d’une réflexion profonde sur l’identité et la place du cinéma dans la société.
Cent dix ans après sa « consécration », le cinéma continue de défier les classements, d’abolir les frontières et de réinventer les imaginaires. Le septième art n’a jamais autant mérité son nom : il avance, toujours en mouvement, là où l’histoire et la création se croisent, devant des regards qui ne cessent de se renouveler.

