Changer d’avocat en cours de procédure reste un droit que la plupart des justiciables connaissent mal, ou qu’ils n’osent pas exercer par crainte d’envenimer la relation avec leur conseil actuel. Le mandat qui lie un client à son avocat est librement révocable à tout moment, en application de l’article 2004 du Code civil.
La difficulté ne se situe donc pas dans le principe juridique, mais dans la manière de gérer la transition sans provoquer un blocage du dossier ou une escalade inutile.
Décret du 30 juin 2023 : la restitution du dossier ne se négocie plus
Le point de friction historique entre un client et son ancien avocat portait sur la rétention du dossier. Certains cabinets conditionnaient la transmission des pièces au règlement intégral des honoraires. Cette pratique a perdu tout fondement réglementaire.
Le décret n°2023-552 du 30 juin 2023 portant code de déontologie des avocats rappelle explicitement que l’avocat dessaisi ne dispose d’aucun droit de rétention. Il doit transmettre sans délai tous les éléments nécessaires à l’entière connaissance du dossier, y compris lorsqu’un désaccord existe sur les honoraires.
En pratique, cela signifie qu’un conflit financier ne peut plus servir de levier pour bloquer la continuité de votre défense. Les contestations relatives aux honoraires se règlent séparément, devant le bâtonnier de l’ordre des avocats, sans suspendre l’obligation de restitution. Si votre avocat actuel tarde malgré cette règle, un courrier mentionnant le décret suffit généralement à débloquer la situation.

Médiation de la consommation avocat-client : un canal sous-utilisé avant la rupture
Avant d’en arriver à un dessaisissement formel, il existe désormais un dispositif que la majorité des particuliers ignorent. La profession d’avocat est pleinement intégrée au mécanisme de médiation de la consommation. Tout cabinet facturant des particuliers doit mentionner les coordonnées du Médiateur de la consommation de la profession d’avocat, à la fois dans la convention d’honoraires et sur son site internet.
Ce recours est gratuit pour le client. Il permet de formaliser un désaccord (sur la communication, la stratégie, la facturation) dans un cadre écrit et structuré, sans déclencher immédiatement une rupture. Plusieurs situations justifient d’emprunter ce canal avant de changer de conseil :
- Votre avocat ne répond plus à vos messages depuis plusieurs semaines et vous ne parvenez pas à obtenir un rendez-vous pour faire le point sur l’avancement du dossier.
- Vous avez reçu une facture d’honoraires dont le montant dépasse ce que prévoyait la convention signée, sans explication détaillée des prestations supplémentaires.
- Un désaccord stratégique persiste après plusieurs échanges, et vous souhaitez un regard extérieur avant de prendre la décision de rompre le mandat.
Recourir à la médiation n’empêche pas de changer d’avocat ensuite. En revanche, cela crée une trace écrite qui peut s’avérer utile si le litige sur les honoraires se poursuit devant le bâtonnier.
Formaliser le dessaisissement sans conflit ouvert
Le changement d’avocat n’exige aucune justification. Vous n’avez pas à expliquer pourquoi la relation ne fonctionne plus. La lettre recommandée avec accusé de réception reste le moyen le plus sûr pour notifier la fin du mandat.
Ce que votre courrier doit contenir
Inutile de rédiger un réquisitoire. Un courrier bref, factuel et courtois produit un meilleur effet qu’une lettre accusatoire. Mentionnez simplement que vous mettez fin au mandat, que vous demandez la transmission immédiate de l’intégralité du dossier au nouvel avocat (dont vous indiquez les coordonnées), et que vous sollicitez un état détaillé des honoraires restant éventuellement dus.
Ne formulez aucun reproche dans ce courrier. Les griefs, s’ils existent, relèvent d’une procédure distincte (médiation, saisine du bâtonnier, voire plainte disciplinaire devant l’ordre). Mélanger la notification de dessaisissement et les réclamations transforme un acte administratif simple en début de contentieux.
Le rôle du nouvel avocat dans la passation
Un avocat expérimenté dans la reprise de dossiers contactera directement son prédécesseur, de confrère à confrère. Les règles de confraternité du barreau imposent un certain formalisme dans ces échanges, ce qui contribue à désamorcer les tensions bien plus efficacement qu’un échange direct entre le client et l’ancien conseil.
Avant de mandater votre nouvel avocat, vérifiez qu’il accepte de reprendre un dossier en cours et qu’il dispose du temps nécessaire pour se l’approprier, surtout si une audience est proche. Un changement tardif peut nécessiter une demande de renvoi d’audience, ce que le tribunal n’accorde pas systématiquement.
Contestation des honoraires devant le bâtonnier : procédure et délai
Le règlement des honoraires reste le sujet le plus conflictuel lors d’un changement d’avocat. Deux situations se présentent. Soit une convention d’honoraires a été signée et le calcul s’effectue sur la base des prestations réellement accomplies. Soit aucune convention n’existe, ce qui complique la détermination de ce qui est dû.
Dans les deux cas, la contestation se porte devant le bâtonnier de l’ordre des avocats du barreau auquel appartient votre ancien conseil. La procédure est écrite et ne nécessite pas d’être représenté par un avocat. Le bâtonnier rend une décision dans un délai variable selon les barreaux, et cette décision peut ensuite faire l’objet d’un recours devant le premier président de la cour d’appel.
- Rassemblez tous les justificatifs : convention d’honoraires signée, factures reçues, relevés de compte montrant les paiements déjà effectués, correspondances échangées.
- Identifiez le barreau compétent en vérifiant l’inscription de votre ancien avocat sur l’annuaire de l’ordre.
- Rédigez une lettre de saisine exposant les faits de manière chronologique, sans jugement de valeur, en joignant les pièces.
- Conservez une copie de l’ensemble, car ces documents serviront aussi en cas de recours ultérieur.

Un point mérite attention : saisir le bâtonnier n’interrompt pas votre obligation de régler les honoraires qui seraient jugés légitimes. Si vous contestez un montant, ne cessez pas tout paiement de manière unilatérale sans avoir obtenu un avis ou une décision. Cela pourrait affaiblir votre position.
La transition vers un nouvel avocat n’a pas besoin de se transformer en bras de fer. Le cadre déontologique actuel protège le client de manière plus explicite qu’auparavant, notamment sur la restitution du dossier. Privilégier l’écrit, rester factuel et laisser les confrères gérer la passation entre eux reste la méthode la plus fiable pour préserver à la fois vos droits et la sérénité de votre procédure.

